mardi 18 novembre 2014

Rendez-vous


Attention. Ca va être barbant. Et triste. Et déprimant.






C'est fini. La guerre est finie.


On n'a plus qu'à vous donner rencard à La Piscine, à Roubaix, tout là-haut, dans presque pas de jours.

Il n'y aura pas de vernissage, pas de tralala, pas de majorettes, pas de fanfare. On va juste poser là l'armée en laine, dans un coin caché du musée. En cherchant bien, vous la trouverez.

On va juste la poser là, sans trop d'explication parce qu'on parie sur l'idée que le visiteur égaré saura comprendre et qu'après tout, il en fera ce qu'il voudra .

Au Délit, avec les centaines de personnes qui ont rendu ça possible, on sait qu'on est allé au bout du bout. Forcément pas assez, mais ça n'aurait jamais pu être assez. Neuf millions quoi. On sait.

On sait plein de choses.

On le sait que c'est du tricot. De la laine. Pas du marbre. Pas du bronze. pas la plus petite trace de matériau noble.  Avant même que l'armée ne soit posée, on les a entendues, les remarques. Et on s'en fiche.  A un point que vous n'imaginez même pas. La guerre, ce n'est pas noble. C'est une affaire de petites gens. Partout, tout le temps. Avant et maintenant.

On les as vus, avant même qu'on ait sorti les gens en laine des cartons où ils attendent sagement l'heure de défiler, on les as vus, les gens arc-boutés pour garder fermée la porte du sérail derrière laquelle on entend  tonitruer les voix autorisées à commémorer. On a envie de les rassurer. De leur dire de ne pas s'inquiéter. Que de toute façon, on n'a jamais eu envie d'entrer nulle part.

La seule chose qu'on a eu envie de faire, depuis le début, c'est raconter.

On a voulu raconter un bout de l'Histoire; la grande, et on a été submergés par les histoires minuscules qui étaient tapies derrière. Comme un raz-de-marée de désolation.

On ne sort pas indemne d'une guerre. Un an de tranchées, d'histoires tristes, de gueules cassées, de cynisme absolu des commanditaires de ce massacre mondial, ça fausse un peu la vision et il faut du temps après pour accommoder le regard sur le reste, la vraie vie.

Ce qu'on en a retiré de ces millions de mailles? De la tendresse, une tendresse infinie envers ceux des deux camps, de la Somme, du Chemin des Dames, des Dardanelles... Et de l'amertume aussi. Devant chaque monument aux morts, à chaque fois qu'une commémoration de cette guerre se termine par un hymne national, n'importe quel hymne, il y a de l'amertume. Un adagio, celui de Samuel Barber, ça aurait été mieux. Et de plates excuses aussi. La reconnaissance du mensonge plutôt que la glorification d'un sacrifice imposé. Pour ne pas perpétuer ce mensonge à l'infini. Un excusez-nous, on préfèrerait. A chaque fois.

On vous le dit, c'est pas demain la veille qu'on sera prêt à rerigoler du cynisme et de la médiocrité. Il va falloir un sas de décontamination. Et encore...

Dans le musée où ils vont défiler, on a choisi de la mettre en veilleuse, de se taire. La seule phrase qu'on ait voulu y voir, c'est celle de Rudyard Kipling  : "Si quelqu'un veut savoir pourquoi nous sommes morts, dîtes-leur: parce que nos pères ont menti"


(Sauf le nôtre, de père. Il mentait pas. Lui aussi, il était tout petit. Minuscule et immense.  Il a choisi de nous fausser compagnie au milieu de cette histoire de guerre, de père et d'enfants et de tout ce bazar de laine, inutile et dérisoire, En grande partie c'est à lui qu'il est dédié, ce bazar. Aux neuf millions de  gars et à lui.)

Voilà.

C'est tout.

See you soon.